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TOMÀŠ JETELA : SELECTION D’OEUVRES (VERSION FR)

Outre le format, la composition se démarque par la dynamique des lignes et des couleurs.

La composition est centrée sur le personnage de la jeune fille et du chien qui se tient à ses côtés. Les deux obliques formées par leurs corps se croisent au niveau de la tête de l’animal qui la regarde comme pour la consoler. Légèrement inclinée et le coude apposé sur le dossier de la banquette sur laquelle elle est assise, la jeune fille s’avachit en arrière, donnant un sentiment de profondeur. Les pieds croisés en avant et en pointe comme une ballerine donnent l’impression d’une danse immobile. Son regard suit l’oblique de son corps, encore soulignée par sa chevelure, pour se perdre dans le vide. Le chien, dont le pelage rehaussé de collages bleutés le rendent presque sculptural, semble vouloir percer ses pensées voire la réconforter. Plutôt qu’une caresse amicale, la main de la jeune fille se fond à sa robe comme pour en devenir des plis. Son visage trahit sa jeunesse mais les touches de rouge ajoutent une certaine dramaturgie au regard noir incliné vers le bas.

A l’arrière plan, les collages ne font pas que servir d’ornement ou d’environnement abstrait. Ils se jouxtent, se superposent, dessins noirs et blancs ou photographies en couleurs, sans délimitation nette ni hiérarchie. Une histoire dans l’histoire, une mise en abîme. Des bribes de papier, de déchirures organisées, qui évoquent un bouillonnement d’idées, de pensées… autant de visions du monde extérieur que de souvenirs intérieurs… L’autopsie d’une boîte crânienne en état de réflexion ou de Spleen… Une boîte de Pandore.

Lumière jaillissante ou attaque extérieure, on note également qu’une couche supérieure de collages colorés, forme des lignes aigues qui rayonnent autour de la jeune fille et structure la fragmentation sous-jacente.

Prometheus – 150 x 100 cm – Technique mixte sur toile – 2020

Avec Prométhée, le choix iconographique fait référence au châtiment pour avoir volé le feu aux dieux. Semblant briser la toile comme du verre, le visage du personnage jaillit au centre, dans une posture de trois-quart. Malgré une mutilation au front et les oiseaux déchirant sa peau ; le visage reste impénétrable, sans douleur… malgré les orbites vidées et les joues écorchées qui laissent affleurer le muscle sans effusion de sang et sans un cri.

Ce n’est pas l’aigle du Caucase qui lui dévore habituellement le foie, mais les oiseaux sont tout de même présents dans la scène. Un corbeau et, symétriquement, une colombe en vol, en plus du contraste du noir et du blanc, apportent une certaine agitation à la scène. Lutte entre le bien et le mal ou rivalité autour d’une même proie, leurs plumages portent des traces de sang (mais lequel). La fracas de la scène est accentué en arrière plan par les collages qui forment des éclats, des bris acérés autour de la tête du personnage, comme un vitrail allant du noir au bleu en passant par le bordeaux.

Titan mythologique ou artiste supplicié, il tient un pinceau de sa main droite comme un attribut de saint marthyr. D’un calme défiguré, ce qui reste de regard est orienté vers la pointe du pinceau comme un instrument de pouvoir et de vérité.

Or, Platon écrivait dans Protagoras à propos de Prométhée qu’il vole aux dieux « la connaissance des arts avec le feu ; car, sans le feu, la connaissance des arts était impossible et inutile » … en somme un homme sans vision.

Cuckoo – 170 x 120 cm – Huile sur toile – 2021

Mesurer l’impact de ce portrait passe d’abord par considérer son format. Un visage de presque deux mètres de haut, une palette réduite et un fort contraste (à la manière d’une photographie style „Harcourt“), forcent une présence naturelle. L’ombre et la lumière se confrontent autant qu’ils se confondent dans un camaïeu de gris et d’ocre très clair.

La position frontale et symétrique, associée à une lumière venant de la droite, créé des ombres portées qui sculptent, subliment ou creusent le visage qui semble se diluer dans l’ombre. Aussi mystérieux que sensuel, le visage affiche une dualité affirmée… attraction et danger… une incarnation moderne de la femme fatale dans l’art.

L’effet est encore accentué, outre par le format, par une contre-plongée sur le visage au port altier qui place le regard en position de toiser l’observateur. Les yeux noirs n’en ont pas moins un éclat qui dirigent le regard suivant la diagonale de la toile, comme un rayon, jusqu’à nous. La cigarette pincée entre des lèvres entrouvertes souligne encore cet axe d’ascendant physique et psychologique… sans issue.

Les projections abstraites et grattages de la peinture encore fraîche ne mutilent pas et n’altèrent pas la beauté mais apportent un certain mouvement, une énergie volatile (comme une fumée de cigarette ou une bouffée délirante) à cette apparition.

Šach-mat / Echec et mat – 120 x 100 cm – Technique mixte sur toile – 2020

La composition est colorée et les tons apparaissent plutôt positifs de prime abord allant dans les bleus et les roses vifs. Le fond (qui peut évoquer un mur) est rayé de bleu et blanc mais les lignes sont arrêtées en haut par un aplat de noir (un plafond) et semblent couler plus bas sur le personnage.

La situation est pourtant à l’échec et mat. La concentration et la tension d’une partie sans issue se lisent sur le visage du personnage (les yeux, la bouche…). Le regard oblique est tourné vers le bas, sous un sourcil froncé, en direction de sa main qui cherche nerveusement la solution. Elle est bleutée… une couleur froide comme le geste et comme un sentiment glacé de perdre le contrôle, voire la vie. Le bras est légèrement relevé formant des plis (bruns) agités sur son costume impeccable (qui a des reflets bleutés également). L’opposition de couleurs chaudes et froides, laissent éveiller une fièvre où sueur et frisson oscillent au gré de l’adrénaline… grisé par le jeu… jusqu’à se perdre soi-même.

Le regard n’est pas direct et force l’observateur à l’empathie, à se placer dans cette situation du roi menacé de capture au prochain coup et qui ne peut pas l’éviter… sauf en mettant fin à la partie. Elle peut s’interpréter littéralement mais surtout (et comme souvent) métaphoriquement et plus fatalement car il n’y a pas de plateau de jeu mais des bribes de collages colorés devant cet homme. L’observateur n’est sans doute pas plus un adversaire de jeu que l’homme face à lui-même, affairé à trouver une issue à sa propre existence.

Le visage de l’homme est froid, arborant les même rayures que le fond… réflexion ou disparition progressive de lui-même alors que sa tenue reste parfaitement opaque. L’aplat noir donne le sentiment d’une pièce qui se tasse et écrase le personnage (le ciel lui tombe sur la tête)… les rayures bleues et blanches évoquent alors de plus en plus les barreaux d’une prison (même psychologique) qui enferment l’homme… dans une Cabin Fever… une claustrophobie du Soi qui n’a pour seule frontière que son propre corps.

Zimní slunovrat / Solstice d’hiver – 180 x 130 cm – Technique mixte sur toile – 2020

La toile est d’une intensité et d’un fracas particuliers de par la scène elle-même mais aussi l’organisation des couleurs et la technique utilisée.

Entre lignes convergeant vers le personnage central et les craquellements semblables à une lave incandescente sous une surface noire de roche cristallisée… l’ambiance est aux ténèbres et à l’engloutissement.

Le personnage central apparaît tout à la fois dénudé et revêtu de collages, comme une seconde peau, des lambeaux, jusque dans la représentation des bas. Il se tient à genoux dans ce qui pourrait être une flaque de sang, le pied douloureusement contorsionné pour reposer seulement sur la pointe des orteils. Les bras écartés évoquent comme une crucifixion ou un écartèlement, tandis qu’un pieu est enfoncé au bas du ventre pour venir tracer une nouvelle ligne croisant celle formée par le corps du personnage.

Les touches de couleurs sur le corps ressortent en épaisseur comme des mutilations, des stigmates de martyr. Les bras eux se perdent de part et d’autre, comme brisés ou scellés à l’obscurité. A cet endroit précis, les collages laissent apparaître une capillarité verte qui se forme à la surface, évoquant autant des veines qu’une possible friction, une énergie surnaturelle prête à être délivrée.

A l’angle inférieur gauche de la toile, un avant bras droit (le sien ?) apparaît nettement sectionnée, sans effusion de sang ni crispation. Il semble à la fois flottant et inanimé et revêt presque l’apparence d’un objet de bois. La paume ouverte vers le haut n’exprime aucune douleur mais pourrait suggérer une possible interaction avec le pieu qui se trouve dans l’axe… un sacrifice ou une autogenèse (le culte ancien de Mithra, correspondant à cette période de l’année, ayant toujours lié le sang à la fertilité du sol).

Le visage, quant à lui, n’est pas à la souffrance ou à l’abdication mais exprime plutôt une rage intérieure et déterminée voire vengeresse. Le front haut et la mâchoire serrée rehaussent la ligne des pommettes qui soulignent encore le regard. Le visage incliné, balayé par des cheveux blonds qui retombent en avant alors que les yeux sont tournés vers le haut, en dévoilant jusqu’au blanc inférieur de l’oeil, lui donne un air inquisiteur. L’observateur est placé en situation de témoin voire d’adversaire coupable.

Derrière son visage, on remarque enfin un rayon de bleu clair qui scinde l’obscurité. Le solstice d’hiver se meut en supplice, à l’écrasement maximal du jour par la nuit. Le soleil s’arrêté („sol stat“) et le jour semble en état de résister et repousser les ténèbres… Le bleu agit ici comme une lumière d’espoir, un sursaut de vie au milieu du chaos. La dynamique du cycle du jour et de la nuit, de la vie et de la mort doit se poursuivre encore.

C’est à la fois le „sol invictus“ (soleil invincible) et le „sol natalis“ (sa renaissance).

150 x 100 cm – Technique mixte sur toile – 2021

Ce portrait peut paraître plus anodin par rapport aux oeuvres précédemment évoquées mais présente des singularités et permet d’aller vers l’introspection.

La toile est d’une tonalité très douce avec un fond clair, rosé et presque velouté qui recouvre des collages… comme pour faire table rase du passé de ce support et écrire une page nouvelle. Le fond est uni mais on devine encore certaines formes (devenues abstraites) en transparence.

La femme est positionnée en buste, de face, et ordonne une certaine symétrie à la composition. Sa carnation qui tend vers le beige-rosé répond élégamment à la couleur de l’arrière plan, tandis que sa coiffure brune toute en volutes et courbes, apporte à la fois contraste et mouvement (avec une légère inclinaison de la tête) sans rompre l’harmonie des lignes.

Le visage apparaît sans tension mais méditatif, distrait. Le regard brun n’est pas dirigé vers l’observateur mais un peu déporté et semble perdu dans le vide… à cet instant de „bug“ (parfois de Spleen) où l’esprit cesse d’analyser le monde extérieur pour se focaliser sur une pensée intérieure… hors du temps et de l’espace. L’observateur est naturellement aspiré par l’empathie et voudrait bien connaître la pensée de cet instant. La bouche légèrement entrouverte de la jeune femme et sa main droite délicatement posée sur son visage, alors qu’elle est accoudée à une table, accentue encore cette apparence de „Penseuse“. La main est stylisée, à la fois dissimulant et dévoilant le visage… comme une possible hésitation. Quant à sa main gauche elle est posée sur la table et forme une ligne inclinée, parallèle à sa clavicule marquée, pour balancer le corps en avant et suggérer le mouvement du bras hors du champ de la toile.

Quant au traitement singulier de la toile par le grattage de la couche supérieure de peinture, cela scelle une forme de rencontre entre expressionnisme figuratif et abstrait. Les courbes se creusent en filigrane comme une calligraphie ou un graffiti. Malgré la profondeur que cela inscrit dans la matière, elle n’apparaît pas cicatricielle et n’altère pas la beauté du personnage. Elle ajoute même un mouvement et de la rondeur à la composition tout en accentuant un certain état de confusion… des pensées qui se mêlent et tourbillonnent comme une tempête intérieure… le doute.

Velcí kamaradi / Bons camarades – 200 x 150 cm – Technique mixte sur toile – 2018

Le titre de la toile nous oriente, non sans ambiguïté, vers l’interprétation d’une scène de „bons camarades“. Les deux personnages sont chacun accompagnés d’un crâne (sans mâchoire) posé sur leur épaule… l’un rouge l’autre bleu… une couleur chaude et une couleur froide qui contrastent fortement et pourraient traduire une différence de personnalité, de tempérament ou de destin (plus ou moins négatif).

A voir ces deux jeunes hommes côte à côte (l’un accroupi et l’autre assis à ce qui pourrait être un bureau), assez décontractés et joviaux, le regard tourné l’un vers l’autre et la main posée sur l’épaule, on pourrait déceler dans ce geste de complicité et de confiance, une simple camaraderie de longue date. Pourtant, si l’on suit les regards et les lignes de la composition, cette interprétation devient trop partielle. En effet, les regards entre les deux camarades pourraient tout aussi bien être dirigés vers leurs crânes respectifs en raison de la proximité telle à leur visage qu’ils se touchent et semblent presque être la deuxième tête d’un même corps. De même la main qui est posée sur l’épaule droite du personnage de gauche ne provient pas forcément de l’autre homme mais pourrait être une accolade de la mort elle-même.

Ce n’est plus une scène de camaraderie de deux hommes mais la camaraderie de l’homme (la vie) avec la mort (comme un double portrait)… voire d’une camaraderie « d’ensemble » des deux hommes et de leurs destins respectifs comme un tout indissociable et universel. On se promènerait alors toujours avec notre destin sur l’épaule comme un singe domestiqué mais resté sauvage et imprévisible… incontrôlable… Le destin pour meilleur et fidèle camarade.

Quant au fond, il est composé en haut de collages imprimés de textes, de dessins et de gravures variés comme une archive de connaissances et de souvenirs passés tandis que devant eux et formant une sorte de bureau, les collages sont plus géométriques et abstraits et pourraient évoquer l’avenir encore à explorer, à conquérir… mais à la fois incertain et à écrire… jusqu’au point final dicté par le destin.

Une double vanité dans toute sa splendeur.

Rusalka – 40,5 x 29,6 cm – Huile sur papier – 2020

L’oeuvre n’est cette fois ci pas sur toile mais une huile sur papier, ce qui donne le sentiment d’une touche plus épaisse (le support étant fin) et „sèche“. Le format et les tons plus réduits contribuent également à un aspect particulièrement vif et spontané des lignes… une confrontation plus direct et intimiste au sujet… d’autant que la position est parfaitement frontale et symétrique.

Rusalka est une référence à la mythologie slave (devenue une figure romantique importante tant dans la littérature, la musique que dans la peinture). On est naturellement tenté ici de mettre en visage sur la Rusalka de l’opéra de Dvorak…. Il s’agirait alors d’un portrait non idéalisée de cette créature des eaux qui a abandonné sa voix pour regagner la terre des hommes. Ses espoirs d’amour déçus, elle est finalement condamnée à errer comme un fantôme (Bludička ) pour avoir été rejetée par le Prince ; avant le temps des regrets et qu’il ne revienne au lac l’implorer de lui donner un baiser mortel.

Si l’on poursuit ce parallèle musical qui invite à regarder Rusalka comme on en écouterait sa voix… la pâleur du visage, le front découvert mais les cheveux bruns ondoyants (peut-être même humides), le regard noir et sévère ainsi que les joues creuses, nous invitent à situer cette apparition à la fois belle et terrifiante dans le troisième acte… à cet instant tragique du livret de Jaroslav Kvatil où Rusalka maudite, mais encore éprise, déclame au Prince revenu l’implorer : „ Ni vivante ni morte, ni femme ni nymphe / maudite, j’erre comme un fantôme, / en vain, pour un moment dans vos bras / j’ai rêvé de mon pitoyable amour. / Votre amante j’étais, / mais maintenant je suis seulement votre mort ! “

( Živa ni mrtva, žena ni víla,
prokleta bloudím mátohou,
marně jsem chvíli v loktech tvých snila
ubohou lásku, lásku svou.
Milenkou tvojí kdysi jsem byla,
ale teď jsem jen smrtí tvou! )

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